Le qui des choses, un dialogue entre Hemali Bhuta & Gyan Panchal

La fondation invite Hemali Bhuta (Inde) et Gyan Panchal (France) pour la première fois à Bruxelles à un dialogue entre leurs œuvres respectives, faisant écho à l’actuelle thématique de la résidence: la décélération dans l’art.
Une histoire de gestes plutôt qu’une histoire de formes, qui questionne notre rapport au monde, où les œuvres exposées interrogent des notions telles que l’usure et l’obsolescence.
Les deux artistes attribuent aux pièces présentées une lecture poétique et une attention singulière. Des matériaux trouvés, récupérés, transformés à minima qui interrogent notre responsabilité dans le cycle de vie des objets qui nous entourent.
Un dialogue s’opère entre ces deux pratiques artistiques qui s’inscrivent dans la continuité de l’Arte Povera et de l’art processuel, nourries de référents à la fois historiques et contemporains, citons Barry Le Va pour Gyan Panchal et Eva Hesse ou Nasreen Mohamedi pour Hemali Bhuta.

« J’envisage plus largement cette notion de décélération comme une modification d’un rapport au monde, qui ne se jouerait plus dans un rapport de prédation envers ses ressources, mais dans une relation d’alliance avec toutes les formes du vivant. Ces questions sont en jeu partout, et particulièrement dans le Limousin », souligne Gyan Panchal qui vit et travaille dans la région.
Le qui des choses est une invitation à un partage d’expériences convoquant une multitude de gestes, de regards et de touchers, expériences qui trouvent à s’exprimer dans telle ou telle forme, souvent accidentelle.

Hemali Bhuta (1978, Bombay), vit et travaille à Bombay, Inde
Son oeuvre s’intéresse aux processus de travail, aux qualités tactiles d’objets du quotidien et à leur potentiel de transformation en œuvre d’art. Présentée lors de l’exposition « Indian Highway » au musée d’art contemporain de Lyon en 2011, Hemali Bhuta a exposé depuis dans divers centres d’art et galeries à travers le monde, dont Parasol Unit et Arken Museum of Modern Art (Angleterre), Yorkshire Sculpture Park, Shanghai Biennale, Montalvo Arts Centre (États-Unis) et en 2018, au centre international d’art et du paysage de Vassivière en France pour son exposition « Subarnarekha » (La ligne d’or) dévoilant des sculptures renouant avec des techniques d’artisanat traditionnel. Hemali Bhuta a fait des études de peinture et de design. Elle est aussi à l’initiative de la CONA Foundation, un artist-run space basé à Bombay.
Elle est représentée par la galerie Project 88 à Bombay.

Gyan Panchal (1973, Paris) vit et travaille à Eymoutiers, France
Le travail de Gyan Panchal a notamment fait l’objet d’expositions personnelles en France au Musée d’art contemporain de Rochechouart, à la Maison des arts Georges et Claude Pompidou (Cajarc), au Palais de Tokyo (Paris). Les œuvres de Gyan Panchal sont également présentes dans les collections du Centre Pompidou, du Centre national des arts plastiques, du Musée d’art moderne de la Ville de Paris et du FRAC Île-de-France.
Gyan Panchal est représenté par la galerie Marcelle Alix à Paris.

Communiqué de presse de l’exposition


Interview avec Gyan Panchal et Hemali Bhuta

Cette exposition est une invitation à un dialogue entre vos deux pratiques, que questionne t-il fondamentalement ?
Hemali Bhuta: Je pense qu’il questionne d’abord nos pratiques artistiques respectives, mais également les confrontent. Le dialogue ne sert pas simplement à être en accord avec l’autre, mais aussi à provoquer l’autre. Les œuvres peuvent sembler silencieusement immobiles, étonnamment sublimes dans l’espace d’exposition mais elles cachent en elles une nature plus violente et plus grotesque, invitant à l’instabilité et à l’inconfort. Je ne veux pas créer des produits facilement consommables et les figer dans un moment. Au contraire, je veux les laisser vivre, évoluer, grandir, et les laisser toujours dans un état de devenir.

Gyan Panchal: Je souhaiterais que cette sculpture là puisse donner corps à la possibilité d’une rencontre entre différents milieux, humains et non-humains. Je crois que si ce dialogue a lieu, il pourrait nous permettre de questionner également un certain rapport de propriété à des matériaux qui peuplent notre entourage, matériaux que nous réduisons à des réponses à nos besoins, en oubliant qu’il est des choses qui n’appartiennent à personne, et qui échappent à notre volonté d’assigner un nom et une utilité. A cet égard, l’œuvre d’Hemali me semble inlassablement remettre en jeu ce qui risquerait de se figer dans le travail. Les matières sont investies avec beaucoup d’attention, et ces gestes me parlent à la fois de la brutalité et du soin que l’on peut apporter à la sculpture, pour que celle-ci advienne de nouveau, mais de façon presque étrangère à ce qu’elle fût.

 

Tous deux d’origine indienne, existe-t-il une source d’inspiration issue de ce territoire commun ?

Hemali Bhuta: Être associé à quelque chose restreint la capacité de quelqu’un à voir en dehors de celle-ci. Ce sont les intentions des systèmes de pouvoirs. Mais pourquoi ne pas être dans cette dérive constante afin qu’ils ne puissent s’emparer de rien, et que cela permette à soi et à son travail de s’échapper. L’idée d’être abandonné où personne ne peut revendiquer de vous posséder. Vous voulez renier quelque chose, mais en réalité, c’est cette chose qui vous renie avant que vous ne le réalisiez. Cela est arrivé plusieurs fois avec mon œuvre, c’est pour cela que je laisse advenir ce jeu constant d’abandon entre mon travail et moi. Pas parce que l’on est dédié l’un à l’autre, mais plutôt, au contraire, parce que cela permet un abandon à l’autre.

Gyan Panchal: Il n’y a pour ma part, pas de différence entre ma pratique telle qu’elle se joue ici et celle que je mène en Inde. Qu’elle ait lieu en milieu rural ou en milieu urbain, mon approche demeure la même. Prêter attention au dit du dehors. Accueillir le qui des choses.

 

Comment cela résonne-t-il dans un contexte mondial de crise environnementale ? Quelle écologie organisez-vous avec vos pratiques artistes respectives (à reformuler)

Hemali Bhuta: Les artistes se nourrissent de l’idée d’incertitude, qu’elle soit d’origine environnementale, politique, sociale, économique. Parce que de manière corolaire elle fait naitre une forme d’utopie et d’espoir. Que se passe-t-il si on atteint un état de certitude ? Regarderait-on alors en arrière afin de s’adresser aux incertitudes passées, ou mettrions-nous tous à peindre de beaux paysages ?

Je trouve plus séduisante la non-divulgation des informations ; quand les choses se déclenchent sans que l’on comprenne vraiment ce que c’est, car il y a en effet, un certain charme dans le fait de ne pas comprendre.

Je ne veux pas illustrer et expliquer mon travail d’une manière où le spectateur serait piégé dans une compréhension limitée et contextuelle, au lieu de recentrer l’attention sur lui-même, c’est un processus pour apprendre à voir véritablement la nature des choses comme se voir soi-même.

Gyan Panchal: D’une certaine manière, on pourrait se dire que je me saisis d’objets laissés sur le bas côté et que je tente de remettre en jeu dans le cycle d’une économie de l’art. Ceci n’ayant jamais été un programme. L’œuvre nommée La rencontre consiste en la rencontre fortuite d’une plaque de laine de verre et de pétales de tournesols séchés, d’un matériau isolant permettant de capter une certaine chaleur, et des restes d’une plante dont on tire de l’énergie, évoquant la possibilité d’un dialogue, d’un contact entre ces deux mondes distincts. L’haleine renvoie à la trace de propolis laissée par les abeilles pour sceller leur ruche, sorte d’écriture à l’aveugle à partir de laquelle j’ai composé cette pièce.

L’exposition s’intéresse à l’actuelle thématique de la résidence de la fondation qui est la Transition Écologique. Qu’est-ce que ce sujet évoque pour vous ?

Hemali Bhuta: Cela m’évoque Trishanku, un personnage mythologique qui était suspendu entre ciel et terre comme châtiment contre son désir avide d’entrer au Paradis dans son enveloppe charnelle. Ce désir allant à l’encontre de la loi de la Nature que Indra ne lui permettra pas d’accomplir, le sage qui l’avait transporté jusque là ne pouvait supporter que son pouvoir soit défié par les dieux, ainsi il suspendit Trishanku au milieu des airs la tête en bas, et construisit un Paradis parallèle pour l’ancien roi Trishanku, afin qu’il y vive et y règne pour toujours. L’histoire possède de multiples lectures et possibles réponses aux questions suivantes : Comment en sommes-nous arrivés là ? Quels évènements nous y ont conduit ? Elle déplace nos repères et notre notion de la privation, de la transition vers un nouvel écosystème.

Gyan Panchal: La relation au vivant appelle à mon sens moins une forme de transition qu’une coupure nette avec certains modèles qui tentent de perdurer sous le vernis verdoyant du moment.

Au sujet des œuvres présentées, quelles furent vos sources majeures d’inspiration ?

Gyan Panchal: Ma vie quotidienne en milieu rural, au contact de ce qui n’est pas tourné vers nous.

Hemali Bhuta: Je répondrai que c’est le besoin de me retirer de toute glorification personnelle, ou de toute glorification de mon travail, d’être experte ou considérée comme tel. Est-ce que le retrait nous retire quelque chose ?

Je souhaite présenter mes œuvres comme des êtres émotionnels, des expériences, des gestes, parfois des tests, des outils, des propositions, des maquettes, des pensées après coup, des impressions, plus encore que des œuvres en-soi. Mes œuvres sont habitées par cette multitude, tout ce qu’il y a autour d’elles, après et avant elles et hors d’elles aussi. La question qui se pose alors est : portent-t-elles alors encore la valeur d’œuvre d’art ?

Entretien réalisé en mars 2018 par Nathalie Guiot

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