Formation, une pièce d’Emmanuelle Huynh

Thalie Art Foundation co-produit « Formation », nouvelle pièce de la chorégraphe et danseuse Emmanuelle Huynh

Avec cette nouvelle pièce dansée, Emmanuelle Huynh met en scène quatre personnages, issus de quatre générations, dans cette sculpture-partition imaginée par l’artiste Nicolas Floc’h.

Le dispositif spatial, les textes de Pierre Guyotat et les corps révèlent ce qui se joue dans la transformation et métaphorisent les persévérances, accélérations, efforts, chutes qui constituent l’archéologie d’une vie.

A travers la pratique chorégraphique, Plateforme Mua produit des savoirs et des émotions qui permettent à la société de se repenser, de se structurer différemment, d’inventer… Par le prisme d’Emmanuelle Huynh et de cette nouvelle pièce, le geste à l’intérieur d’un théâtre devient caisse de résonance dans l’espace public.

Conception : Emmanuelle Huynh
Scénographie Nicolas Floc’h
Sonographie et collaboration artistique : Matthieu Doze
Textes Pierre Guyotat
Production Plateforme Mua

Dates de représentation : les 27 et 28 novembre à 21h
Théâtre de la Cité Internationale, Paris
(programme New Settings)

Le 1er décembre à 20h30
Le Théâtre – scène nationale, Saint-Nazaire


Entretien avec Emmanuelle Huynh, danseuse et chorégraphe

Quelle est la genèse de cette nouvelle pièce « Formation » ?

Ce projet vient d’une lecture de Pierre Guyotat. L’auteur raconte comment entre 0 et 14 ans, il a été éduqué et formé, au milieu de la seconde guerre mondiale, à travers son environnement au sens large, la nature, la religion, la guerre, ses lectures, son rapport à sa famille, le toucher de ses parents…Cette lecture fût un choc pour moi ;

J’ai voulu mettre en scène non seulement le texte lui même mais aussi sa sonorité; l’écriture y est sublime et qu’il soit possible de montrer par le corps, comment la vie elle-même est une lente formation, avec des chutes, des accélérations, des ralentissements, me semblait essentiel…

Avec Nicolas Floc’h, scénographe de la pièce, nous avons réfléchi à quel matériau utiliser pour métaphoriser cette transformation ; nous avions pensé d’abord à du caramel ou du latex (…) nous avons essayé des cordes. Nicolas ayant travaillé avec des câbles sous-marins pour une de ses récentes expositions, mais cela ne fonctionnait pas ; j’avais l’impression d’être dans l’art féminin à outrance. Cela n’était pas ce que je souhaitais dire.

Et puis, il m’a proposé des cannes en carbone, fines et longues, des modules qui permettent de construire des formes, avec des billes aimantées aux extrémités, qui permettent qu’elles s’accrochent entre elles, rejoignant l’idée d’un mobile de Calder,,

Et avec très peu de gestes sur scène, il est possible de reconfigurer de nouvelles formes constamment…

Un peu comme une vie peut tomber d’un côté ou d’un autre et au bout d’un temps, elle se reconfigure autrement que ce que vous aviez imaginé, c’est une très belle façon de faire espace, de métaphoriser quelque chose qui se situe à la fois du côté du jeu et en même temps d’une construction (…)

La structure est plastiquement très belle. Des corps de plusieurs âges sont sur scène comme une partition de vie. On y voit une enfant, un jeune homme, un homme et une femme âgée, on peut imaginer que ces quatre âges soient une seule et même personne, et que les sexes changent, se complètent et se confondent, on peut aussi imaginer différents liens familiaux entre ces personnages, ils sont ceux qui construisent cette sculpture partition, en perpétuel mouvement…

Ils construisent des abris pour vivre, d’abord au sol, etc..Puis on passe du sol à l’élévation. C’est très écrit. Dans cette pièce, la sculpture est très présente. Il est donc nécessaire d’en sortir des formes intéressantes…A la fois une aire de jeux et la vie elle-même que l’on construit. Il y a un côté polysémique à ces formes simples qui accompagnent les interprètes sur scène ;


Comment l’écriture de Guyotat est-elle mise en scène ?

Nous avons enregistré des textes avec la collaboration de Matthieu Doze. Nous avons fait un atelier avec des jeunes comédiens du TNS, au cours duquel les textes ont été enregistrés. Sur scène, on les entend mais on ne voit personne, ils sont vraiment dans l’espace mental du théâtre et du spectateur. On utilise aussi « le Livre » (ed.Gallimard), c’est un autre régime d’écriture que le récit autobiographique de Formation, c’est un texte-langue, qui quand tu l’ouvres est incompréhensible, mais se révèle quand il est vocalisé, C’est un texte à proférer pour être intelligible.

La danse est une sorte de danse contact, brutale, franche dans laquelle est vociféré le texte.

Toute une partie du travail de Guyotat est engagé politiquement contre la guerre d’Algérie, où il est lui-même soldat, écrit et mis en prison à cause de ses écrits, il milite après l’indépendance de l’Algérie. Il se retrouve dans des situations politiques de résistance qui sont dans l’écriture. Je voulais aussi partir vers cette écriture là, comme un manifeste.

Du côté de la danse, de ce que peuvent les corps, il fallait qu’il y ait un refrain comme pour ponctuer les cycles de vie, les quatre interprètes partent du fond du plateau et avancent dans une même danse contact et où le protagoniste change à chaque fois, par exemple Nuno Bizarro (l’homme) qui est à la fois porté par les autres et empêché. Ensemble, ils se bousculent, tombent, luttent pour avancer, l’autre aide mais fait aussi obstacle, comme une métaphore d’une vie à construire.

Un quatuor récurrent, où l’on fonctionne par saynètes, d’abord, la femme âgée avec l’enfant, puis qui s’en va laissant la place à l’homme mur avec l’enfant, l’image d’un père qui guide, etc…

Quelles sont vos attentes par rapport à cette pièce ?

Bien sûr qu’elle soit vue le plus possible. Qu’elle me permette de rencontrer d’autres personnes et que les gestes d’extension (ateliers autour de la pièce), que nous construisons ensemble, m’enseignent de nouvelles choses, pour être enseignante et avoir dirigé le centre chorégraphique national à Angers , l’enseignant est aussi enseigné, c’est une situation réversible permanente, c’est une situation qui nous intéresse tous. Cette synergie là permet de se réinventer. La danse est une position qui permet d’interagir avec d’autres savoirs. Comment se former pour se transformer est au cœur du sujet.

Depuis septembre 2016, vous êtes Professeure dans le domaine de la chorégraphie, de la danse et de la performance à l’Ecole nationale des beaux-arts de  Paris, quelle est votre mission ?

Cela fait des années que je me nourris du travail des artistes, j’ai dirigé une école et œuvré à la pensée pédagogique d’un lieu. Le fait aussi d’être danseuse et chorégraphe a fait que j’ai été choisie. Aujourd’hui, je guide les étudiants dans leur recherche, je les accompagne dans la construction de leur future pratique. C’est très régénérant.

Entretien réalisé par Nathalie Guiot aux Beaux Arts de Paris, octobre 2017

 

Biographie

Après des études de philosophie et de danse, Emmanuelle Huynh bénéficie en 1994 d’une bourse Villa Médicis hors-les-murs pour un projet au Viêt Nam. A son retour, elle crée le solo Múa qui inscrit la collaboration avec des artistes de champs différents au coeur de son travail.

Emmanuelle Huynh élabore des écritures chorégraphiques qui se renouvellent sans cesse, propres à chaque projet :

Distribution en cours place un astrophysicien et sa recherche sur les trous noirs au centre de la danse (2000) ; Bord, tentative pour corps, textes et tables, profère les textes de Christophe Tarkos sur et sous les tables de Nicolas Floc’h (2001) ; A Vida Enorme/épisode 1 (2003) diffuse un film imaginaire dont la bande son et l’image (la danse) sont jouées l’une après l’autre.

La musique de Xenakis génère l’architecture de la pièce chorégraphique Cribles, légende chorégraphique pour 1000 danseurs, créée à Montpellier Danse en 2009. La même année, elle réalise une partie de son projet de résidence Villa Kujoyama (Kyoto 2001), en composant Shinbai, le vol de l’âme avec une maitresse ikebana (art floral japonais) dans une scénographie de Nadia Lauro. Elle crée Augures, une pièce pour sept interprètes, en 2012 aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis et Spiel, un duo avec Akira Kasai, artiste butô au Festival d’Automne à Paris en 2012.

Emmanuelle Huynh dirige le Centre national de danse contemporaine (CNDC) à Angers de février 2004 à décembre 2012, et refonde l’école, en créant notamment un nouveau cursus, « Essais », qui dispense alors un « master danse, création, performance ». Elle initie Schools, rencontres internationales des écoles de danse contemporaines et d’art (2009, 2011, 2013), qui permet aux écoles de performer leur pédagogie.

Elle réactive la compagnie MUA en 2013 et continue son travail de création, d’actions pédagogiques diverses et de projets de coopérations internationales et trans-disciplinaires.

En octobre 2014 elle crée TÔZAI !…, pièce pour six danseurs et un rideau monumental, au Théâtre Garonne à Toulouse.

Parallèlement, sur les années 2014-2015, suite à l’invitation des services culturels de l’Ambassade de France à New York, Emmanuelle Huynh, en collaboration avec Jocelyn Cottencin, met en oeuvre le projet A taxi driver, an architect and the High Line, un portrait de la ville de New York à travers son architecture, ses espaces, ses habitants, composé de films portraits et d’une performance.

De 2014 à 2016, Emmanuelle Huynh est Maître-Assistant associée à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes.

Elle est nommée Professeure dans le domaine de la chorégraphie, de la danse et de la performance à l’Ecole nationale des beaux-arts de Paris à partir de la rentrée scolaire 2016-2017. « Formation » est la création 2017 à partir du texte éponyme de Pierre Guyotat.